• Accueil
  • > Archives pour le Mercredi 27 février 2008

Le yiddish, la langue assassinée.

27022008

Le destin d’une langue assassinée par la shoah et le stalinisme, article écrit par Henri Raczymow.

Tout a commencé au tournant des Ixe et xe siècles, entre le Rhin et la Meuse. Les premiers avaient suivi les légions romaines, puis les autres, du nord de l’Italie, ont afflué jusqu’à Cologne ou à Trèves. A la veille de la première croisade, les juifs sont environ 20 000 en Lotharingie. D’autres encore, venant de France, sous le coup des expulsions réitérées des bons rois de France et d’Angleterre, les rejoignent tout au long du Moyen Age. Ashkénaz est né, terme d’abord biblique (c’est le petit-fils de Noé), qui va désigner la Germanie, entre la France du Nord, celle du commentateur Rachi de Troyes (1040-1105), et les pays de langue slave. Naissent les communautés urbaines de Spire, de Worms, de Mayence, autour de la synagogue, des écoles, du bain rituel, du cimetière. Les juifs s’y regroupent dans la Judengasse, la rue juive. A la fin du Moyen Age, sous le coup de nouvelles expulsions et surtout des terribles croisades, l’émigration reprend, vers l’est cette fois, où la vie ashkénaze se développe, qui va bientôt jouir d’une grande autonomie politique. Malgré l’adversité que leur valent les accusations répétées de meurtres rituels, de propagation de la peste, d’empoisonnement des puits ou de profanation d’hosties, les juifs s’intégraient à la faveur de leur contribution décisive à l’essor économique et financier. C’est que l’Eglise avait interdit le commerce de l’argent; cette fonction était dévolue aux juifs – cela arrangeait tout le monde. Voilà les ashkénazes en Pologne, protégés par les seigneurs dont ils sont la «propriété» et jouissant d’une large autonomie qui va durer jusqu’au milieu du xviiie siècle. Cette protection des seigneurs, à qui ils rendent d’insignes services pécuniaires, leur vaut l’inimitié des paysans. D’où, au xviie siècle surtout, d’incessants et sanglants massacres, en Pologne et en Ukraine. Il n’empêche que le judaïsme de l’Europe de l’Est devient dès lors la plus nombreuse communauté juive au monde.

Le prestige de la langue yiddish En Allemagne même, comme en France, les Lumières se répandent au xviiie siècle. Pour les juifs, avec un certain retard, ce sera le mouvement de la Haskala (les Lumières juives), dont la figure de proue est sans conteste Moses Mendelssohn, contem- porain et rival de Kant, traducteur de la Bible en allemand, qui prône pour ses coreligionnaires l’abandon du «jargon», à savoir le judéo-allemand. Il s’agit de sortir du ghetto. Le mouvement atteindra bientôt la Pologne, où au contraire la langue yiddish va jouir d’un prestige nouveau en devenant une langue proprement littéraire. Ce sera la naissance d’une immense littérature en langue yiddish qui ne s’éteindra qu’avec la Shoah et qui essaimera en Europe occidentale et en Amérique du Nord et du Sud, la Palestine d’abord, Israël ensuite ayant opté pour l’hébreu au mépris du yiddish. De l’émancipation des Lumières (et de la Révolution française) vont naître en Europe orientale maints mouvements politiques et culturels, de toutes les nuances du sionisme à tous les degrés du marxisme, quand ils ne sont pas à la fois l’un et l’autre…

Un petit monde souvent très politisé La judéité est dès lors, pour la frange «émancipée» des juifs de l’Est, jugée à l’aune d’autres paramètres que religieux. Le Bund, ainsi, né à Vilnius en 1898, est un mouvement socialiste ouvrier, antisioniste, anticommuniste, antireligieux, et pourtant marxiste! Idem pour l’Hachomer Hatzaïr (la Jeune Garde), mouvement sioniste et léniniste!

Dans l’Empire austro-hongrois, le monde juif post-émancipation est également en effervescence. Les juifs, en 1914, y sont plus de 2 millions d’individus. A Vienne et à Prague, notamment, ils sont partie prenante à une haute culture libérale et moderne. Citons pêle-mêle Freud, Arthur Schnitzler, Kafka, Theodor Herzl, fondateur du mouvement sioniste en 1897, tous issus d’une idéologie assimilatrice, chose impossible, sinon impensable, en Europe orientale: l’antisémitisme ambiant l’interdisait.

A partir de la fin du xixe siècle, le centre de gravité du judaïsme ashkénaze se déplace vers l’Europe occidentale et surtout vers les Amériques. La presse, la littérature, le théâtre yiddish s’y épanouissent. Ce petit monde y est souvent très politisé (à gauche). A New York, dans le Lower East Side pullulent les sweatshops, les ateliers de la sueur, où croupissent pour des salaires de misère les ouvriers de la confection. Naîtra bientôt une grande littérature qu’on appela l’école du roman juif américain, avec Saul Bellow, Bernard Malamud, Norman Mailer, Philip Roth. Woody Allen, si proche de l’humour yiddish ancestral, s’illustre au cinéma…

Le «peuple ashkénaze» constitue aujourd’hui en France et aux Etats-Unis ce qu’on pourrait appeler une diaspora dans la Diaspora. Hormis quelques groupes ultrareligieux, basés à Brooklyn, il n’en reste que des traces à peine visibles, comme des clins d’oeil que les connaisseurs repèrent dans des romans, des films, des mets en devanture dans telle pâtisserie de la rue des Rosiers, à Paris. Le génocide nazi, sans doute, explique en grande partie cet effacement. L’assimilation est une autre explication à cette invisibilité. Les ashkénazes sont sortis du ghetto. Mais leur demeure, entre-temps, à l’Est, fut ravagée.

* Auteur de Dix Jours polonais (Gallimard)

פּאפּיראָסן  papirosn

Chanson yiddish de Yablokoff, évoquant un  orphelin vendant quelques cigarettes dans le ghetto  de Grodno en 1943.

Image de prévisualisation YouTube

Oyfn Pripetchik par Esther Ofarim

Image de prévisualisation YouTube