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L’exil oublié des juifs de pays musulmans

15 10 2009

  J’aimerai vous faire partager un livre extraordinaire que j’ai lu récemment,   Moïse Rahmani, « L’exil oublié, Juifs des pays arabes« .
Editions Raphaël
et qui est d’une actualité brûlante, la préface est signée Alexandre del Valle, je vous la livre telle quelle:

 

  A l’heure où le thème des « réfugiés palestiniens » est exploité par tous les supporters de la « cause arabe » désireux de pourfendre le « fascisme » israélien ou le « racisme sioniste », le livre de Moïse Rahmani arrive à point nommé. Il remet en quelques sortes les pendules à l’heure. Il était temps. Car à force de mentionner les seules souffrances des Palestiniens victimes des « colonisateurs » juifs, à force de parler de l’exil des centaines de milliers d’Arabes ayant trouvé refuge dans les pays voisins – ce qui conduit d’ailleurs tant de bonnes consciences à poser le « retour » des Palestiniens comme préalable à toute solution au problème israélo-palestinien -, l’on en est venu ces dernières années, à occulter complètement l’exil de plusieurs millions de Juifs, chassés des pays arabes où ils étaient pourtant établis bien avant les « autochtones » arabo-musulmans. Mieux, on en est arrivé à considérer ces mêmes Juifs, communément appelés « Sépharades », en référence à l’origine espagnole de ceux qui trouvèrent refuge dans le monde arabe et ottoman après avoir été chassés d’Espagne (sépharade signifie « espagnol » en hébreux), comme des étrangers dans les pays où ils avaient vu le jour et vécu des siècles durant. C’est ainsi que les Juifs d’Algérie sont assimilés à des « Pieds-noirs » au même titre que les colons français et italo-espagnols établis en Afrique du Nord ; que les Juifs d’Egypte, de Tunisie ou de Libye sont considérés comme tout aussi « extérieurs » que les colons italiens, grecs, français, jadis établis entre Alexandrie, Tunis ou Tripoli. Bref, à force de se lamenter sur le seul sort malheureux des « réfugiés » palestiniens et d’occulter corrélativement celui pourtant tout aussi douloureux des Juifs chassés des pays arabes, les fils de Moïse et de David ont fini par être privés de leur statut d’autochtones pour apparaître en fin de compte comme des étrangers dans les propres terres qui les ont vu naître, de sorte que leur exil, loin d’apparaître injuste comme celui des Palestiniens « vrais habitants d’Israël », est désormais perçu comme légitime et réparateur dans la mesure où l’exil d’un « colon » n’est jamais aussi injuste et critique que celui d’un « vrai autochtone ». De là à justifier, par extension, les brimades, les humiliations, voire les persécutions des Juifs osant demeurer en terre arabo-islamique, le pas est vite franchi, puisqu’un « colon », un « pied-noir », un « envahisseur », agent de l’étranger judéo-chrétien et de « l’impérialisme occidental », ne peut en aucun cas être à plaindre et ne récolte que les châtiments qu’il mérite du seul fait de son caractère « extérieur » et « colonialiste-oppresseur ». 

A cause de cette coupable occultation de la mémoire autochtone des Sépharades, les Juifs du Maghreb, comme ceux du Yémen, d’Irak, de Syrie ou même de Perse, bien qu’étant établis sur place avant même l’islamisation et les conquêtes arabes, sont désormais rangés malgré eux dans la catégorie forcément coupable de « l’extériorité » et de l’allochtonéité, par opposition aux « vrais autochtones » arabo-musulmans. Bref, les millions de Juifs des pays d’Islam sont devenus totalement étrangers aux contrées où ils ont vu le jour et où leurs ancêtres se sont épanouis pendant des millénaires. Sait-on seulement que les Juifs du Maghreb sont en partie les descendants des anciennes peuplades berbères converties ou même qu’il exista jusqu’à l’époque de Mahomet des tribus entières de Juifs arabes dans l’actuelle péninsule arabique, les plus célèbres étant celles de Médine et de Yatrib ? Ose-t-on seulement rappeler qu’il exista jadis (et même parfois encore) des Juifs pleinement perses, pleinement arabes, pleinement berbères, de même qu’il existe des Juifs italiens, français, allemands « de souche » ? A force d’occulter l’exil des Juifs des pays musulmans et d’assimiler ces derniers au seul Etat hébreu dont ils sont certes en général solidaires et dans lequel ils ont souvent trouvé refuge, les Juifs sépharades ont perdu le droit le plus élémentaires pour tout être humain de vivre dans leurs pays d’origine et de voir reconnaître leur identité. Moïse Rahmani montre d’ailleurs parfaitement bien comment le sort des Juifs dans les pays arabes ne cessa de se dégrader à partir de la fondation de l’Etat juif, puis au moment de la décolonisation, les fils d’Israël étant perçus comme « extérieur » au double titre du « sionisme » et de la complicité avec le « colonialisme » et « l’impérialisme ». On sait à quel point pareil motif accusatoire demeure actuel et central dans les représentations antisionistes et judéophobes modernes également parfaitement désoccultées par Pierre André Taguieff, Jacques Tarnero et William Goldnadel depuis quelques années. Je pense d’ailleurs que l’oeuvre de Rahmani s’inscrit dans la même logique de redécouverte de la Mémoire et d’oscultation du virus antijuif mutant suivie par ces différents auteurs, eux mêmes redevables envers les deux pionniers de ce champ d’investigation que furent Bernard Lewis et Bat Yé’Or, références incontournables que Moïse Rahmani cite souvent à raison. D’une manière générale, si l’on sort du seul champ de la judéité, ce sont les minorités religieuses en général, juives, chrétiennes, alaouïtes, druzes, ismaéliennes, bahaïs, zoroastriennes, etc, voire ethno-religieuses : (Maronites, Coptes, Kabyles, noirs-animistes) qui sont considérés comme les « ennemis » intrinsèques des  Arabes musulmans, les « cinquièmes colonnes » du colonialisme croisé et occidental, les chevaux de Troie de l’impérialisme « américano-sioniste ». Ces dernières années, la façon dont les Kabyles d’Algérie ont été systématiquement dénigrés comme « ennemis des Arabes », « crypto-juifs » ou « crypto-chrétiens », ou la perception croissante des Chrétiens d’Irak, pourtant traditionnellement proches du pouvoir, comme des « complices des Croisés » américains qui bombardent le pays de Saladin, sont particulièrement révélatrices de la progression fort inquiétante d’une mentalité néo-raciste et paranoïaque au sein des consciences arabo-musulmane qui n’est autre que l’ingrédient de base du virus totalitaire : l’Autre est diabolisé, rangé dans la catégorie infra-humaine ; sa Mémoire est niée ; il est étrange et étranger au « Nous », et il est surtout responsable de tous « nos maux ». Le Juif, le Croisé, l’Occidental, les minorités, les laïcs, les démocrates luttant pour les droits de l’homme et de la femme, bref, tous ceux qui ne donnent pas dans l’outrance identitaire arabo-islamique sont suspects, traîtres, apostats ou ennemis. Nous retrouvons là le même phénomène qui avait permis à Adolphe Hitler de lancer la Solution Finale au nom de l’éradication du bouc-émissaire juif et maçonnico-communiste.

Le lien entre la montée terrifiante du totalitarisme islamiste, visible partout en terre d’Islam, et le dossier de l’exil des Juifs des pays arabes est plus fort que ne pourrait le croire. Car une solution finale, une mise en action de la haine, commencent toujours par un enseignement préalable de la haine, et l’enseignement de la haine de l’Autre commence par la négation de la mémoire, de l’identité de l’Autre. Plus précisément, la négation de l’identité de l’Autre commence par la fait de nier à ce dernier le droit d’être un « autochtone », un « vrai citoyen », un « vrai national ». L’antisémitisme européen post-chrétien des XIX-XX èmes siècles qui conduisit à la Shoah et qui est mieux que nulle part ailleurs exprimé dans les Protocoles des Sages de Sion, ouvrage si populaire en terre d’Islam, empreinte massivement à ce registre démonisant et disqualificateur. Or, ce processus de négation de l’identité autochtone des Juifs des pays arabes, cette propension à excuser a posteriori le sort si douloureux des millions de Sépharades chassés de leurs propres pays par le seul fait qu’ils sont plus ou moins consciemment considérés comme des colons et donc des envahisseurs, sont largement à l’oeuvre, hélas, non seulement au sein des représentations arabes mais dans celles de la plupart des Européens et des Occidentaux non juifs, résignés à ne voir dans l’exil des Juifs sépharades que le résultat somme toute compréhensible et légitime du processus d’émancipation des peuples arabo-musulmans du joug colonial européen.

Il n’est donc du tout étonnant que plus personne n’ose rappeler que ceux que l’on appelle les Sépharades ne sont pas tous des descendants des Espagnols mais également des autochtones aussi arabophones, aussi perses, aussi syriens, aussi égyptiens, aussi yéménites, etc, que les autres mais à qui le qualificatif de Sephardim a été imputé par extension Un exemple patent de cet oubli criminel fut donné lors de l’attentat islamiste qui frappa la synagogue de La Ghriba, dans le sud de la Tunisie, en mars 2002 : alors que les Juifs étaient installés en Tunisie plusieurs siècles avant la naissance même de Mahomet et donc longtemps avant l’arabisation-islamisation de la Tunisie et de l’Ifrikiyya, les médias français et occidentaux parleront de la « colonie juive de Djerba », comme si les Juifs du Sud de la Tunisie, que les Arabes tunisiens reconnaissent pourtant eux mêmes comme des autochtones et que les Juifs du Nord du pays raillent souvent pour leur « arabité », pouvaient un seul instant être comparés à des « colons », notion encore plus péjorative que celle de «Pieds-Noirs ». Rappelons également que le simple fait de qualifier les Juifs du Maghreb de « Pieds-Noirs » constitue en soi une aberration et participe de la même occultation de l’identité et de la Mémoire des Juifs du Maghreb. Car en dehors des Juifs italiens de Tunisie ou des Espagnols directement descendants des Judios chassés d’Espagne en 1492, le fait de qualifier les Juifs d’Afrique du Nord de « Pieds-noirs » prive ces derniers du droit symbolique et historique à vivre sur les terres désormais exclusivement arabo-musulmanes du Maghreb (suite à venir ?)

 


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